« 24 novembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 175-176], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12262, page consultée le 25 janvier 2026.
24 novembre [1845], lundi, 8 h. ¾
Bonjour, mon Toto, bonjour, PÂRESSEUX, je suis
sûre que vous ne faites rien encore ce matin ? Absolument comme hier,
comme avant-hier, comme tous les autres jours, tandis que moi, je
TRAVAILLE comme un pauvre caniche. Vous n’êtes pas Zonteux seulement.
Allez, vous devriez rougir jusque sous la semelle de vos BAUTTES si vous aviez pour deux
liards de cœur. Taisez-vous, vilain paresseux, travaillez, ça vaudra
bien mieux que de me laisser tout faire, entendez-vous.
Cher adoré
bien-aimé, j’ai le courage et l’effronterie de rire de la chose qui me
contriste le plus quand j’y pense sérieusement. Quand je pense que tu ne
prends pas un jour de vrai repos dans toute l’année, que tu ne te
permets aucun de ces loisirs que tout le monde prend, j’ai le cœur navré
de pitié et je me reproche de vivre, moi qui ne suis bonne à rien. Je ne
te dis pas cela de bouche, mon Victor adoré, crois-le bien. Quand ma
pensée se pose sur toi dans ces moments-là, je sens une douleur au cœur comme si j’y avais une plaie
vive et ce n’est qu’avec effort que je m’en distraisa. Aussi je
suis indignée et furieuse contre tous les gens qui abusent de ton
désintéressement en affaire et qui font spéculation de ta générosité. Si
je pouvais, je crois que je les tuerais sans remordsb. Ce sont plus que
d’infâmes gredins, ce sont de hideux sacrilèges qui abusent de ta divine
bonté pour te piller honteusement. Je suis dans un accès de colère ce
matin parce que je viens de me lever sur un rêve où il était question de
tes affaires, lesquelles étaient sacrifiées, comme toujours, par la
mauvaise foi. Je te demande pardon de laisser déborder jusqu’à toi le
trop-plein de mon ressentiment, mais j’en avais trop besoin. Je crois
que sans cet épanchement, j’aurais eu toute la journée une colère
concentrée qui se seraitc répandue sur tout le monde, y compris Foyou et Cocotte, innocentes victimes.
Claire est partie ce matin à
7 h. précises avec la pluie et la neige. Je l’ai embrassée avant son
départ. Elle m’a bien recommandé de te rendre une partie de ses baisers.
Je crois, j’espère, ne pas me tromperd, hélas ! qu’elle est dans une bonne veine
dans ce moment-ci. Il faudra pourtant que j’aille voir Mme Marre jeudi prochain pour savoir au juste ce qui en est.
Je pense que tu seras de cet avis du reste. En toute chose, je ne veux
faire que ce que tu veux et principalement pour ce qui regarde cette
pauvre péronnelle. Je me
trouve trop bien des bons avis que tu veux bien me donner pour ne pas
les suivre aveuglément et te les demander à genoux. Tu es mon Dieu,
toi.
Juliette
a « je m’en distrait ».
b « sans remord ».
c « ce serait ».
d « me trompée ».
« 24 novembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 177-178], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12262, page consultée le 25 janvier 2026.
24 novembre [1845], lundi après-midi, 3 h. ¼
Mon Victor bien aimé, mon pauvre amour, je suis encore en souillon telle
que tu m’as trouvée tantôt et cependant je ne me suis pas arrêtée une
minute. D’abord j’ai écrit à Mme Luthereau et je lui ai envoyé copie
de la lettre de M. de Rumigny1 pour qu’elle pût la lire. Quelle fatuité ! J’ai écrit en même temps à
Brest et puis enfin à Mlle Féau qui est pleine de bonté pour ma
fille, comme tu sais. Tout cela m’a pris le meilleur et le plus clair de
ma journée, de sorte qu’il me restera à peine assez de jour pour me
débarbouiller en gros. J’abomine les lundis à cause des rangements
supplémentaires que j’ai à faire. Ajoute que j’ai été deux jours malade,
ce qui a retardé encore différents petits triquemaques quotidiens auxquelsa je suis habituée. Bref, je suis hideuse et je n’en finis pas,
voilà ce qui n’est que trop vrai.
Cher petit homme, moque-toi de
moi, tu en as le droit, car je ne suis qu’une vieille affairée qui
trouve moyen de remplir une journée jusqu’au bord avec des minuties
ridicules et inutiles. Tu devrais me corriger et me forcer à travailler pour de bon. Ce serait un grand et
véritable service que tu me rendrais. Tandis que, livrée à moi-même,
j’émiette ma journée à des niaiseries domestiques sans nomb et sans nombre.
Quand je pense à ce que tu fais, toi, j’ai honte de moi-même. Je me
répète dans tout ce que je te dis, mon Victor adoré, ce qui te prouve la
sincérité de mes paroles. En effet, je ne suis pas un jour, pas une
heure, pas une minute sans penser à ton dévouement et à ton courage
surhumain. Je te plains comme homme, je t’admire comme génie, je te
bénis comme ange, je t’adore en tout et par tout. Tu es mon Victor
ravissant que j’aime plus que ma vie.
Juliette
1 S’agit-il du Général de Rumigny, député de la Somme en 1830 et de la Mayenne de 1831 à 1837 ? À élucider.
a auquels ».
b « sans noms ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
